La lettre d’information

La lettre COS n°17
Décembre 2014

Le billet de Philippe Bigot

bigot

Chaque parution de la News Letter (NL) COS au cours de cette année a fait l’objet d’un thème. La question de la « crise » - qui fût aussi la thématique centrale de la journée d’étude annuelle - a porté la News d’octobre ; la question du « pouvoir » a été au cœur de celle de juin… Notre news s’est ouverte à un invité, le plus souvent coach et, non praticien du COS.

Cette dernière édition de l’année est dédiée au « don ». Aborder le don, c’est approcher ce qui fonde le lien humain autant que ce qui s’y met en jeu. Sociologues, philosophes et anthropologues ont fait historiquement du don, l’objet de leurs études. Celles-ci nous apprennent beaucoup.

Il ne saurait être question d’apporter des réponses aux questions soulevées par le don, elles supposent une élaboration personnelle. Quelle est la nature de ce qui circule et s’échange dans la relation de coaching ? Quelle est la place et la fonction du don dans le coaching ? De quelle façon le don s’articule à la transaction financière ? Qu’est-ce qui de la personne se donne dans ce travail ?... C’est à ces questions et à bien d’autres que cette nouvelle édition est dédiée.

C’est l’ambition du Réseau COS que d’inviter à travailler ces questions. Si celles-ci n’excluent pas les aspects pratiques du métier et l’intégration de méthodes nouvelles, travailler les questions qui traversent la société et interroger la nature de l’humain évite que le coaching ne soit ravalé à une démarche instrumentale. Un danger dont il ne saurait jamais être définitivement à l’abri. Pas plus que le coach d’ailleurs.

Les travaux de Claude Levy-Strauss l’ont mis en évidence. Le don ne peut se passer de la reconnaissance, celle-là même qui désigne les modalités par lesquelles le don s’exprime. Aussi, je tiens à remercier chaleureusement tous les contributeurs qui font vivre cette News. Je tiens à exprimer mes remerciements chaleureux à Hélène Lefèbvre qui a coordonné cette news durant plusieurs années et qui lui a donné un élan et de nouvelles orientations. Un passage de relais s’opère, Sandrine Clergerie devient notre nouvelle coordonnatrice.

Avec les groupes de travail entre pairs, la journée d’étude, le site COS, la news est le support qui comme Ariane et son fil, assure le lien. Ce lien indispensable au don.

La rubrique de l’invité

André MIROUX
miroux.consultant@wanadoo.fr

Après une longue expérience en conseil aux entreprises, André Miroux pratique aujourd’hui le coaching et la supervision de coachs. Il accompagne également des groupes de personnes travaillant dans des centres d’hébergement.
Il habite Le Tholonet où il partage son temps entre l’accompagnement de personnes, le jardinage, la participation à des groupes de lecture et à une bibliothèque de rue dans la région d’Aix.

Petite musique du don.

Proverbe chinois : « Si tu veux vivre heureux, promène-toi avec deux sacs, l’un pour donner, l’autre pour recevoir. » Si tu permets, je te propose de faire simplement un premier inventaire du premier sac, « celui pour donner. » En ce qui concerne le second, nous verrons peut-être une autre fois.

Il me faut aussi attirer ton attention sur ceci : je me sens dans l’incapacité d’énoncer des idées générales et définitives sur le don. Je peux en revanche te proposer ce que j’en vis presque chaque jour dans l’exercice de cet art qu’on appelle communément, à défaut d’autre mot, le coaching.

La personne que j’accompagne ce matin a rendez-vous dans mon bureau sous les arbres, à 8 heures. Je suis arrivé un peu avant. Je contemple le jour qui se lève et dépose sur le ciel ses roses et ses nacres sur le fond bleu qui s’éclaire peu à peu. Voilà que j’accueille ce spectacle qui se renouvelle chaque matin sous une forme ou une autre. Ce cadeau qui dépasse tellement mes capacités d’accueil et ne dépend en rien de mes mérites, me place d’entrée de jeu au cœur de cette réalité mystérieuse que nous appelons le don.

Maintenant j’entends le bruit de sa voiture qu’il gare, je vois sa silhouette qui s’approche, j’ouvre la porte, il franchit le seuil et nous prenons place. Chaque geste, simple, évident, sans calcul ni autre intention que d’accomplir ce qu’il y a à faire, établit, dans ce rituel immuable, une relation qui se fonde sur le don réciproque. Le don est d’abord une affaire de corps.

Chacun de ses regards, chacune des phrases qu’il profère, ses jambes qui se croisent et se décroisent, son dos qui s’affaisse et se redresse, ses mains qui se joignent ou esquissent une arabesque pour souligner ou démentir, autant de formes que prend ce qu’il donne, là, dans l’instant.

Je ne suis plus qu’une présence, située toute entière dans mon corps : regard, oreille, sensation, émotion, corps qui fait don de sa présence totale. Lorsque cela se produit réellement, que je suis débarrassé de mes savoirs, de mes a priori, de mes projets, de mes craintes le concernant, au travers de ce qu’il exprime par sa voix et ses gestes, je reçois son souffle qui se mêle au mien « et le souffle devient signe. » (François Cheng).

Ce qu’il a vécu, ce qui le tourmente, ce qui le tient lié comme par les bandelettes de celui qu’on a déposé au tombeau, ce qui fait sa souffrance et son désir, ses espoirs, sa faim, sa soif, ici, en ce lieu, en ce moment, devient un don qui le traverse, parfois malgré lui. Je n’ai qu’à accueillir sans me soucier d’aucune façon, de mes capacités à recevoir. Comme les premières lueurs de ce matin, éphémères et si fortes promesses d’un nouveau jour, je n’ai qu’à accueillir et espérer que vienne son jour.

Tout ce que j’ai vécu, ce que j’ai appris dans les livres, à l’occasion des rencontres, de mes heures de réflexion solitaires, du travail partagé, tout est là quand je me contente d’être un corps disponible, entièrement présent dans chacune de mes respirations. Tout est là dans mon sac et pourtant oublié. Tout est là, à disposition, sans peser, prêt à s’éveiller de ce que celui-là qui est entré chez moi, y dépose de lui-même.

Ne me demandez pas ce qu’est le don, je ne peux que vous souhaiter de l’éprouver pour ce qu’il est, bonheur et souffrance à savourer, à prendre le temps de la patience pour les sentir et si possible y consentir.

En définitive, pour moi le don est une énigme. L’important n’est pas d’abord dans ce qui est donné ou reçu mais à ce à quoi le don invite. Un don juste est une invitation-provocation qui empêche de se satisfaire trop vite de la chose donnée ou reçue. Un don juste oriente mine de rien vers ce qui fait le fond de l’existence humaine. La chose donnée ou reçue se confond avec la saveur qui l’accompagne, la saveur des choses de la vie et de l’homme et le goût qui se développe pour ce qui est bon pour la vie et pour l’homme. Le don est incompatible avec l’impatience de la satisfaction et de la consommation. Et lorsque par hasard il n’y a plus rien à donner, demeure ce qui « nous fait humains les uns entre les autres » (M. Bellet)

Des nouvelles du réseau COS®

Site COS : la nouvelle version est sur le net

Le site COS a fait peau neuve, radicalement. Il est conçu pour être un « outil » de promotion de la qualification des coachs professionnels certifiés au COS ; il est aussi le site portail du « coaching orienté solution® » donnant un ensemble d’informations et d’explications sur ce qu’est cette pratique et ses particularités.

L’objectif de ce nouveau site est pratique : rendre la lecture simple, directe et faciliter l’accès à l’annuaire. Il est maintenant composé des cartes de visites interactives : elles sont reliées aux profils Linkedin, Google+, Viadeo, Blogg, site web personnel…

Quelques touches finales restent à apporter, insérer des photos couleurs et améliorer au maximum la qualité des visuels, des photos.

Le site est maintenant en ligne, vous pouvez le voir et inviter à sa visite en cliquant ici : coachingorientesolution.com

Plumes ouvertes

A Hélène Lefèbvre
helene.lefebvre@humnkairos.com

Soyez spontané ! Soyez heureux ! Coachez gratuitement !

Soyez spontané ! Soyez heureux ! Coachez gratuitement ! L’injonction paradoxale rend fou, Bateson nous avait prévenu.

Et nous sommes devenus fous. Le « Coaching solidaire© »[1] en nous invitant à coacher gratuitement nous a rendu fous. Entendons-nous bien : le don, en ce qu’il nous invite à «abandonner gratuitement à quelqu’un la propriété ou la jouissance de quelque chose» (Cf. le Petit Robert), est un geste louable. Cependant, le don n’est pas un geste anodin. Il crée une relation entre celui qui donne et celui qui reçoit, et cette relation est complexe. Le geste semble gratuit, mais la relation ne l’est pas. Avons-nous les moyens de donner du coaching ?

Du don de valeur à la valeur du don

Parler du don, c’est parler de la relation qui se crée entre le donneur et le receveur, au travers de la transmission de quelque chose qui a de la valeur. La différence entre un don et une vente réside dans l’échange monétaire. Dans le cas d’une vente, c’est le client (celui qui reçoit la chose transmise) qui paie. Il remet, en échange de la chose donnée, une contre-partie monétaire, qui sert à équilibrer l’échange. Dans le cas du don, c’est le fournisseur (celui qui remet la chose transmise) qui paie, puisqu’il prend en charge les coûts relatifs à l’achat, à la fabrication, à la transmission de la chose donnée. En ce sens, le don met le receveur en dette, puisqu’il n’y a pas d’échange, il y a transfert sans réciprocité. Plus la valeur de la chose transférée est élevée, plus le déséquilibre de la relation est marqué, et le sentiment de dette pour celui qui reçoit est fort.

De la valeur du don au prix de la dévalorisation

Le cadre du «coaching solidaire© » a cela de spécifique qu’il entretient l’idée que la prestation de coaching peut être gratuite. C'est-à-dire que le coach, fournisseur de la prestation de «coaching solidaire© » accepte de fournir la prestation « coaching solidaire© » sans contre-partie monétaire. Les coûts relatifs à la prestation de coaching sont totalement à la charge du coach, du fait du don, et du cadre de ce don. Autrement dit, c’est le «coach solidaire» qui paie la valeur de la prestation de coaching. Travailler gratuitement est un choix pour le coach. Travailler gratuitement a un coût pour le coach.

Et travailler gratuitement a une signification pour le client. Travailler gratuitement, c’est informer le client sur la capacité financière du coach à financer le coaching à sa place. Le coach donne ainsi une information sur la valeur de la chose donnée, valeur qui ne semble pas être bien élevée. En effet, pour quelle raison quelqu’un accepterait un don d’une grande valeur, qui l’aliénerait par une dette non remboursable ? Et pour quelle raison cette personne qui se fait appeler « coach » donnerait quelque chose de valeur à quelqu’un qu’elle ne connait pas (encore), qu’elle ne verra (surement) plus après. Sauf à penser que donner ne lui coûte rien. Ou presque.

Du coût du don au travail du talent

Or, la prestation de coaching a de la valeur. Parce qu’elle est le résultat d’un travail. Celui du coach qui veut mettre son talent au service du développement professionnel des individus qui en font la demande. Avoir une disposition innée (un talent) est une chance. Et cette disposition parce qu’elle est naturelle et innée, ne coute rien, ou presque, à celui qui la détient. C’est sans doute pour cela que l’on voudrait la partager avec ceux qui en ont moins. A ceci près qu’un don (un talent) ne se donne pas, ne se transmet pas. Il se travaille. C’est le travail qui fait de ce don (ce talent) une richesse. «Au fond, le don, ça n’est presque rien – tout en étant indispensable !... C’est le travail qui importe. Sans travail, le talent n’est qu’un feu d’artifice ; ça éblouit un instant, mais il n’en reste rien »[2].

Picasso n’est rien sans son travail acharné. C’est l’expression de son art qui en fait la richesse. C’est le travail que fournit le coach qui donne toute sa valeur à la prestation du coach. Et du travail, il y en a pour qui veut fournir une prestation de qualité : travail avant, travail pendant, et travail après la prestation. Travail sur soi, de supervision, de professionnalisation, de formation, d’échanges entre pairs, de prospection, de communication, de production, de réflexion, d’introspection, de recherche d’information, de veille, d’expériences, d’écoute, de confrontation … Tout cela demande du temps, beaucoup de temps, des efforts, bien des efforts, et de l’argent aussi. Et ce travail a un prix. C’est le prix que paie normalement le client lorsqu’il est coaché. C’est le prix que paie le coach lorsqu’il coache gratuitement.

Du coach solitaire à la solidarité des coachs

Est-ce que vous avez les moyens de donner du coaching ? La réponse vous appartient individuellement, bien sûr, c’est votre choix. La réponse collective doit être négative. Pousser aujourd’hui les coachs individuellement à exercer leur métier gratuitement est suicidaire collectivement.

C’est là que le « coaching solidaire© » doit jouer un rôle actif et positif : celui qui consiste à faire vivre la solidarité au sein de la corporation des coachs. La solidarité, c’est fédérer des individus autour d’un projet collectif d’engagement pour défendre une cause, celle de pouvoir faire vivre une expérience de coaching à ceux qui le veulent mais n’en ont pas les moyens financiers. Le sens de l’existence du « coaching solidaire© » en tant que projet collectif, c’est d’utiliser la force de l’association pour lever des fonds qui permettront de payer des coachs à la place de ceux qui voudraient bénéficier d’un coaching mais qui n’en ont pas les moyens financiers. Seul, nous ne pouvons que coacher gratuitement. Ensemble, nous pouvons agir de façon solidaire et faire reconnaitre le coaching, sa valeur, son prix et ses bénéfices. Et donner du sens au don.

Aujourd’hui, je donne cet article à la newsletter COS, et donc à ses lecteurs, à la communauté des coachs, et à tous les curieux qui voudront bien me lire, parce que j’ai reçu de cette communauté, de mes pairs, superviseur, supervisés, coachés, qui se reconnaitrons. Grâce à eux, j’ai travaillé mon talent d’écoute, de synthèse, de réflexion, et d’écriture, et je livre ici notre travail commun. Ils m’ont donné à réfléchir. C’est ma manière de rendre ce que vous m’avez donné, avec l’espoir que je vous enrichirai autant que vous m’avez enrichi. Merci

[1] Marque déposée par AEC EMCC

[2] Roger Martin du Gard - Les Thibault (1939)

A Sophie Pipino
pipins.1315@dartybox.com

Réflexions créatives autour du don

Le thème de cette news de fin d'année étant Le Don, je souhaite partager avec vous mon inspiration produite par ce vaste et très riche sujet.

Cela n'engage que ma vision sur le Don, nourrie de mes lectures, de mes constats, de différentes formations, de mon écoute attentive sur notre environnement.

Je vous propose ce texte en toute humilité et invite nos réflexivités à se poser quelques instants...

Le Don en société...

Le Don en société, c'est donner avec son cœur;
Sans remord, sans regret, sans regarder l'heure
Aller de l'avant, arrêter d'avoir peur;
Car, à chaque contexte, se rattache un bonheur.

Le Don en société, c'est l'accueil du contre-don;
Celui qui a reçu, fait en retour son don.
Nous ne pouvons « rester en reste »,
Et c'est le point d'honneur auquel s'attachent les plus modestes.

Le Don entre les Hommes, c'est donner un coup de pouce
A ceux qui se sentent perdus dans la « brousse »,
Qui ne croient plus que la vie peut être douce
Et qu'il y a toujours quelqu'un à la rescousse.

Le Don en entreprise, c'est donner positivement.
Coopérer encore plus avant;
Etre fier de la qualité des échanges
Car, le partage nous permet de gagner au change.

Le Don dans notre société, c'est donner avec amour,
Savoir si bien donner que l'on est remercié en retour
Puisque, où que l'on soit, à l'aube du jour,
Il y a quelqu'un qui vous reconnait et qui vous dit bonjour, toujours.

Le Don dans toute société, c'est donner avec espoir;
Etre à sa juste place, heureux en se couchant le soir.
Tisser des liens, créer du sens, c'est un devoir
Que chaque individu, chaque collectif devrait percevoir.

Le Don pose la question des solutions.
Orienter le Don et accepter le contre-don, pierre angulaire de cette belle coopération,
Voilà, naturellement, le comportement archaïque
Sur lequel baser nos accompagnements, avant toute critique.

Sophie PIPINO

Bien à chacune et chacun...

A Corinne Fournier
corinne.fournier0226@orange.fr

Le don

Le don est associé naturellement dans ma réflexion, au don de soi. Mais ensuite ça se complique car immédiatement se posent plusieurs questions : qu’est-ce que je donne de moi ? A qui ou pour quoi ? Et ça apporte quoi et à qui ?

Il paraîtrait que l’on ne donne jamais sans attendre une contrepartie. Ce parti-pris me gêne car pour moi le don c’est l’inverse : il est gratuit. Il s’apparente sans doute dans ma réflexion et mon vécu, à la charité ou du moins au fait que j’éprouve de la satisfaction à voir la personne contente et exprimer sa joie. Sans doute le fait de se sentir utile ou aimé ? Sans doute aussi le fait que quand je suis dans la position de la personne à qui on donne, cela me fait plaisir !

Si j’en viens au domaine professionnel, ce que je donne de moi en tant que coach ou avant cela en tant que manager c’est la même chose : de mon temps, de l’écoute, de l’attention, de la compréhension, de l’autonomie…Dans cette perception personnelle, je me positionne en tant que « donatrice », sachant que lorsque je suis en position de « recevoir », j’attends la même chose des autres…

Je ne le traduis pas de la même manière dans mes actes et comportements, car le rôle d’un coach et d’un manager est différent ; mais le résultat est souvent exprimé de la même manière par les personnes coachées ou les collaborateurs. Par des mots : des remerciements exprimés et qui me font plaisir, tout simplement quand ils ont apprécié le temps que je leur ai consacré, ou encore l’écoute et la compréhension qui sont pour eux une forme de considération. Par des manifestations non verbales comme un sourire sur leur visage, leurs gestes et posture détendus…

Que ce soit en tant que coach ou en tant que manager, cette posture du don m’apparaît comme évidente dans la relation à l’autre telle que je la définis. Dans un cas il s’agit d’une posture de « manager responsable » qui prend en considération le bien-être de ses collaborateurs et leur satisfaction, au-delà d’une posture de recherche de la performance économique à court termes. Dans l’autre cas, c’est la même chose, il s’agit d’être un coach responsable qui sait respecter et faire émerger les solutions par son coaché, qui lui laisse son autonomie pour que sa satisfaction soit durable à long terme.

Conclusion : je tenterai de répondre à la troisième question de mon introduction.

Qu’est-ce que le don apporte et à qui : du plaisir, de la satisfaction, des moments forts en émotions pour celui qui donne et celui qui reçoit. En fait pour moi c’est ça l’essentiel à retenir sur le don dans une relation. Cette perception du don et ce que le don procure, est une résultante simultanée des 2 positionnements que l’on a quand on donne et lorsqu’on reçoit.

A Sandrine Clergerie
sandrineclergerie@hotmail.com

Garder vivante et active la capacité au don

L’une des définitions proposées pour le don est l’action de donner sans contrepartie. Pris au pied de la lettre, le don serait donc gratuit, sans attente de retour. Voilà une belle et noble idée qui mérite d’être questionnée. N’y-t-il don que dans l’acte d’altruisme pur ? Quel est le cours du non-marchand, non-négociable, autrement dit du don, en ces temps de pénurie ? Le don constitue-t-il toujours un ferment central du lien social et quelles sont les conditions de son émergence ? La capacité à donner et à recevoir marquerait-elle une véritable intelligence de situation, en dépit d’un contexte difficile ?

Le don, du côté des organisations, ce pourrait être ces avantages divers qui ne sont pas toujours de l’ordre de l’obligatoire, qui génèrent de la sécurité et de la confiance : une mutuelle, un comité d’entreprise, l’accès à la formation, une véritable gestion des ressources humaines… Cela se situe aussi du côté de l’informel : des modes managériaux axés sur les signes de reconnaissance, l’encouragement, le soutien, l’accompagnement. Des modes d’encadrement qui consolident la relation entre les membres de l’organisation et constituent le terreau propice à la réciprocité. Dans les équipes de travail, cela pourrait se traduire par tous ces échanges et pratiques ne figurant dans aucun mode opératoire, aucune fiche de poste, qui se situent du côté de l’investissement et de la prise d’initiatives, au-delà du minimum impliqué par le contrat ou la mission. Cela se traduit aussi par la circulation des savoirs et la mutualisation de l’expérience. N’y-a-t-il qu’altruisme dans cette dynamique ? A l’origine de cette réflexion autour du don, se trouve un célèbre essai, réalisé par Marcel Mauss, fondateur de l’anthropologie française. Il y a également l’ouvrage écrit par le sociologue Norbert Alter « Donner et prendre. La coopération en entreprise ». Si j’ai bien compris le principe vertueux du système, nous parlons d’une dynamique de don et contre-don : demander – donner – recevoir – prendre, pas forcément dans cet ordre-là. Dans la notion de don, il est donc question d’échange et de réciprocité. On croirait presque reconnaître dans ce mouvement plein de bon sens les fondements de toute société humaine, le ferment et le ciment de toute civilisation.

Je vois d’emblée se profiler deux écueils majeurs à la possibilité du don dans notre société hypermoderne, et les deux sont intimement liés. Le premier écueil se situe du côté d’un état d’esprit dominant : la rentabilité. Cet état d’esprit est directement connecté au fonctionnement économique et à la loi des marchés. La performance se mesure au résultat immédiat : toute action doit démontrer sa productivité dans les plus brefs délais. Alors donner à priori « à fonds perdus », ça se réfléchit à deux fois. De là à craindre de passer pour la poire de service, il n’y a qu’un pas aisément franchi. Le second écueil se situe du côté du sentiment de pénurie actuel, largement entretenu par le discours ambiant. Donner, lorsqu’on vient à manquer, ça se révèle plus difficile qu’en période d’abondance. Dans tous les secteurs, la concurrence se fait plus féroce. Les formes de travail se multiplient et on entend beaucoup parler de liberté, d’une nouvelle conception du travail. Que ce discours résolument optimiste ne masque pas la précarisation croissante qui l’accompagne. Dans les organisations de travail, les signes de reconnaissance se font timides, on joue un jeu un peu pipé et finalement assez stratégique. Lutte des places oblige. L’état-providence, lui-même, a changé de posture. Naturellement, lorsque le sentiment du manque pointe son nez, tout un chacun se recentre volontiers sur lui-même, sur ses besoins et son pré carré. Le réflexe est de se retrancher dans un individualisme forcené et de se focaliser sur un résultat immédiat, concret, par peur de manquer davantage ou suite à une série de désillusions. N’empêche, malgré ces obstacles, la capacité au don frémit encore. Et c’est heureux car, si je me fie à mes observations, de bien meilleurs résultats sont obtenus par ceux qui ne se contentent pas d’appliquer stricto sensu les préceptes de « bonne relation » qui leur ont été inculqués, parfois dans une logique purement utilitariste. Leur crédibilité repose sur leur capacité à adapter ces préceptes à ce qu’ils sont, à leurs interlocuteurs, aux différents contextes de leurs interactions. Leurs motivations ne sont pas uniquement mercantiles, car même dans une relation de nature commerciale, ils savent donner sans attente de contrepartie immédiate. N’y aurait-il pas, dans cette attitude, une véritable intelligence de situation qui s’exprime ? Elle n’est pas de l’ordre du rationnel, du quantifiable, elle n’a pas d’évaluation marchande, elle est pourtant centrale et constitue une ressource actionnable, sous réserve d’être éclairée par une certaine prise de conscience.

Je vous invite à un exercice réflexif. Ce qui sous-tend la posture réflexive, c’est la conscience aigüe d’être pleinement acteur d’un système et de produire un effet dans ce système. L’idée est donc de s’observer en action et d’en observer les conséquences et les impacts. Ce à quoi ne nous encourage pas forcément une société qui fonctionne sur le prêt-à-penser, sur l’urgence d’agir sans prise de recul. Mais posons-nous tout de même la question. Quel serait le résultat d’une société dont serait exclue cette dynamique du don et du contre-don ? Quel pourrait être le point d’équilibre, entre altruisme pur et désengagement fataliste ? Il y a une grande fragilité dans l’une et l’autre de ces postures extrêmes. Le désengagement isole, il finit par rompre les liens et le flux qui permet de se nourrir autant que de nourrir la dimension symbolique de la relation. Il appauvri bien davantage que le don. L’altruisme pur « oblige » l’autre en ce sens qu’il annihile le contre-don et asservit davantage qu’il ne nourrit. Où vous situez-vous et quels en sont les effets ? En quoi consisterait un intermédiaire ? Une piste intéressante réside peut-être bien dans la logique proposée dans l’ouvrage de Norbert Alter[1] :

« Cette logique repose sur la distance : sur un processus réflexif qui conduit les individus à considérer que la générosité demeure la meilleure façon de commercer avec les autres, même si c’est au prix de certaines déconvenues. Les gestes de générosité n’obéissent donc pas à une sorte de spontanéité incontrôlée, mais au contraire à un engagement à la fois réfléchi, élaboré et restitué comme tel. Cette générosité consiste à savoir prendre le risque de donner – de donner sans contrepartie identifiable immédiatement […].

Bien entendu, il n’est pas du tout exclu que sa propre capacité à donner obéisse à une logique de dosage en fonction de ses possibilités. La source peut-être plus ou moins prolifique, selon les moments, sans pour autant se tarir. Elaborer une distance raisonnable et raisonnée par rapport à ce que l’on peut ou ne peut pas, ça se joue aussi sur la prise en compte de son propre capital, dans tous les sens du terme, et ça donne toute sa valeur à l’acte du don. Penser, élaborer, garder active la capacité au don, c’est une forme d’intelligence qui se travaille et s’éveille. Sa force réside en chacun de nous, tant elle est partie intégrante de la nature humaine.

Une société qui sait reconnaître l’importance de ces impalpables transactions, qui prend la mesure de leur force motrice, est en capacité de permettre que se déploie un terreau fertile. Cela ne signifie pas qu’elle soit en mesure de l’activer « à la demande », cela marque simplement l’enjeu à mettre en œuvre les conditions nécessaires à son développement. Penser, élaborer la capacité au don, c’est peut-être revenir à des fondements politiques sains. Politique, au sens premier du terme : la structure et le fonctionnement d’une communauté, ses actions, son équilibre, ses rapports internes et ses rapports à d’autres ensembles. La capacité au don, c’est bien davantage qu’une ressource : une question de survie pour une société digne de ce nom !


[1] Donner et prendre. La coopération en entreprise. Edition poche La Découverte. 2010