La lettre d’information

La lettre COS n°16
Octobre 2014

Le billet de Philippe Bigot

bigot

L’action, la pensée et le temps ne s’opposent pas plus qu’ils ne se remplacent. Or, nous savons à quel point nous vivons dans un monde où il faut aller vite, simplement parce que tout va vite. Nos coachés aux premières loges, en sont témoins au travers de ce qu’ils vivent : une course après le temps qui ne cesse de se dérober. Le temps manque, alors en prendre pour penser, vous n’y pensez pas…. Dans bon nombre d'entreprises et de collectivités, selon nos clients, l’effacement progressif de la pensée au profit d’une action prenant des allures de passage à l’acte n’est pas sans inquiéter.

Il ne s’agit donc pas de penser mais d’agir. Et parfois, tout simplement d’appliquer protocoles et procédures. Ce mouvement de mise en suspend de la pensée n’est pas spécifique au monde professionnel ni à celui de l’entreprise. Bien des observateurs du monde, sociologues, philosophes, psychanalystes l’ont signalé dès les années 1970. Quelques décennies leur auront donné raison. Dans le champ de l’organisation, la dichotomie « penser-agir » n’est pas nouvelle. Elle a fondé l’organisation scientifique du travail (O.S.T) de la deuxième révolution industrielle du 19ème siècle. Ceux qui pensaient n’étaient pas ceux qui agissaient. Une division entre le cerveau et les muscles, une opposition entre la cognition et la force en quelque sorte. Dans les formes d’organisation, il en restait des vestiges à l’image de ceux que l’Histoire nous livre. Selon des spécialistes de la sociologie des organisations notamment, nous assisterions à un retour du taylorisme sous des formes contemporaines soutenues par les nouvelles technologies. Un exemple typique étant celui des « call center ». Mais de façon bien plus insidieuse, la division du travail a fait son retour y compris dans les postes à responsabilité. Chez les cadres donc. Il y a ici une particularité au regard de la forme première de l’OST. L’insidieux prend des formes multiples mais convergentes : la norme et ainsi la normalisation ; la procédure (qu'elle soit liée à la qualité, à la sécurité…) ; les valeurs qu’il est recommandé d’incarner… Bref, tout ce qui dispense l’individu de penser puisqu’il lui suffit d’appliquer ce que d’autres ont pensé. Nous imaginons aisément toutes les dérives auxquelles peuvent conduire cette mise au rancart de la pensée qui conduit à l’abolition de la responsabilité. Quel monde peut bien s’offrir à nous lorsque, la personne cesse d’être sujet de sa pensée et de ses actes, pour se faire objet.

Et le coach professionnel dans tout cela ? Il vit dans le même monde que ses clients. Il peut tout autant être pris dans cette course au temps, dans un agir qui évacue la pensée. Il peut conforter par le choix de ses pratiques, la mise à l’écart (comme tentative nécessairement vouée à l’échec) de sa subjectivité. Il mise alors sur la technique, les méthodes, parfois même à la façon d’un collectionneur pour qui, la méthode qui a de la valeur est celle qui lui manque. Le voilà donc engagé dans une course effrénée, d’atelier en atelier, de techniques en outils. Et ça ne manque pas. Si la question des pratiques professionnelles d’accompagnement et de coaching est importante, elle ne saurait se substituer à une mise en réflexion en soi et avec les autres, de quelques « grandes » questions. Ces « grandes » questions sont d’ordre existentiel, elles sont celles qui concernent et engagent notre espèce. Ces « grandes » questions sont aussi celles que nous posent le monde et la société dans lesquels nous vivons, les questions que le champ professionnel par ces mutations pose aux acteurs. Le coaching et ses professionnels peuvent gagner en crédibilité pour autant qu’ils cessent de se présenter comme des « techniciens ».

En s’articulant autour d’un sujet, d’une « grande » question, les journées d’étude C.O.S ont, avec modestie, cette ambition d’offrir un espace dans lequel la réflexion, les questions sociales ont toute leur place. Se distancier de ses pratiques pour mieux les penser. C’est en ceci que ces dernières ne cessent d’être présentes. Rendez-vous pour la 12ème journée d’étude !

La rubrique de l’invitée

Anne-Cécile RATCLIFFE - annececile.ratcliffe@gmail.com

BIO : Anne-Cécile RATCLIFFE a travaillé pendant 23 ans dans le secteur privé. Après 10 ans passés en tant que DRH d’une usine du groupe Yves Rocher où elle a accompagné de profonds changements d’organisation, elle a décidé de prendre du champ sur sa pratique professionnelle en devenant journaliste pour la presse économique et sociale. Aujourd’hui, elle intervient également en tant que conseil sur des problématiques de qualité de vie au travail ou d’accompagnement au changement.

Y aurait-il des vertus à la crise ? Edgar Morin ose le dire dans son « Eloge de la métamorphose » (1) . Les trois coaching présentés à la journée d’étude COS du 4 juillet 2014 consacrée au Coaching face à la crise, illustrent qu’une crise peut devenir salvatrice.

L’issue d’une crise n’est pas forcément noire. Elle est incertaine.

En quoi les trois cas de coaching professionnel exposés par Corinne Fournier, Sophie Pipino et Nathalie Baud m’ont renvoyé à cette lecture d’Edgar Morin ? Tous sont confrontés à une crise et sortent métamorphosés de ce cheminement. A l’origine, Krisis signifie décision : « la crise est le moment décisif qui, dans l’évolution d’un processus incertain, permet d’énoncer un diagnostic ». Aujourd’hui, crise signifie incertain constatait Edgar Morin (2) dès 1976. Selon lui, la crise regorgerait de phénomènes révélateurs de ce qui est caché, latent ou virtuel et porte en elle tout ce qui peut apporter changement et transformation pour le pire comme pour le meilleur.

Le coaching professionnel, une discipline expérimentale.

Guidés par leur coach, chacun expérimente par petites touches, s’exercent à prendre du recul et à retrouver sa parole. Avec ces facultés puisées à l’intérieur d’eux mêmes, la confiance se réinstalle et chacun reprend sa liberté ; celle de choisir la direction de sa vie professionnelle.

Le témoignage de Marie-Laure Barbier, coach expérimentée l’illustre. Sur l’ensemble des personnes qu’elle a coaché, un tiers change de poste à l’issue. Une réalité qui montre que quelque soit les objectifs attendus, prescrits ou non, le coaching professionnel met les personnes dans une dynamique de changement qui amplifie leur pouvoir d’action pour trouver des solutions à leurs attentes professionnelles nouvellement clarifiées, voire révélées.

Le coach n’est pas non plus à l’abri de la crise.

Qu’un coach professionnel rencontre une personne en situation de crise n’a rien d’exceptionnel dans le monde du travail. Mais comment fait le coach pour se mettre lui-même à l’abri de la crise ?

Le cadre et la méthode du coaching orienté solution ont souvent été cités par les intervenantes comme une aide à la prise de recul pour ne pas endosser par exemple des responsabilités qui ne sont pas les leurs. La méthode, tel un paratonnerre, permet aussi de s’effacer aussi au fur et à mesure que le coaché reprend les rênes.

Pourtant, toutes ont montré leur capacité à prendre de la liberté avec le cadre. Ajuster la temporalité de la méthode en fonction du besoin ou s’autoriser à expérimenter pendant un coaching difficile, toutes ont fait appel à leurs ressources internes pour trouver les modalités justes et faire face aux situations difficiles.

Ainsi, Nathalie Baud au sujet d’exercices qu’elle a créé de mise en situation ou de visualisation pendant un coaching difficile : « Je suis dans l’expérimentation, très humble, sans savoir où ça m’emmène ». Un témoignage de doute mais aussi de confiance en ses ressources internes.

La prise de distance du coach avec l’objectif prescrit fait partie de sa liberté.

La difficulté du coaching prescrit a plusieurs fois été soulevée par l’assistance : les objectifs du coaché et du prescripteur peuvent être différents, voir opposés. La capacité du coach à prendre cette liberté et à s’arranger avec l’objectif prescrit sans nuire à l’entreprise et sans la trahir, s’avère un point clé de son professionnalisme et de son éthique.

L’exemple du Directeur de l’établissement public a montré que cette prise de distance se révèle être au cœur du phénomène d’appropriation du travail par le coaché puisqu’elle a libéré sa parole. Pour se mettre à l’abri de la crise, le coach chemine aussi.

(1) Edgar MORIN : Eloge de la Métamorphose. Le Monde. 9 janvier 2010.

(2) Edgar MORIN : Pour une crisologie. In communications, 25, 1976. Pp 149-163

Des nouvelles du réseau COS®

JOURNEE D’ETUDE DU 4 JUILLET 2014

nos intervenants (de gauche à droite): Philippe Bigot, Sophie Pipino, Corinne Fournier, Nathalie Baud, Alax Lainé. :

Une assemblée attentive, d’horizons professionnels divers (psychologues, consultants, coachs …) :

Photos fournies par Anne-Cécile RATCLIFFE

Par Sandrine Clergerie
sandrineclergerie@hotmail.com

Un certain nombre d’interviews ont été menées à la fin de la journée d’étude COS, le 4 juillet. Nous vous en proposons quelques morceaux choisis, représentatifs de l’expérience partagée, tant au niveau de l’ambiance que des apports de la journée.

Ce qui ressort de vos interviews c’est, en priorité, la notion de plaisir. Plaisir de l’échange sur un thème d’actualité, plaisir de retrouver les connaissances des différentes promotions ou d’étoffer son réseau, plaisir lié à la stimulation intellectuelle, le tout dans un cadre très apprécié. Il est intéressant de noter que le plaisir constitue, en grande majorité, la principale motivation à assister à la journée.

« Quel plaisir de revoir les camarades de promotion, d’être entre gens du métier et d’aiguiser sa curiosité professionnelle »

« C’était une bouffée d’oxygène »

« Félicitations pour l’organisation, le cadrage et l’ambiance »

« Quel plaisir d’écouter les récits de vie de coachs et de coachés ! »

Un second point a été largement souligné dans les interviews : la qualité des interventions. Cette qualité a été citée à différents niveaux :

  • Qualité des interventions des animateurs de la journée, Philippe Bigot et Alex Lainé. Les pistes de réflexion proposées et les angles d’analyse étaient riches et variés, toujours dans le droit fil du thème de la journée.
  • Qualité des présentations de cas. L’analyse en a été globalement jugée plus fine et plus nourrie que celle des cas présentés précédemment.
  • Le niveau des interventions du public.

En lien avec ce dernier point, l’équilibre du temps de parole entre le public et les intervenants a été particulièrement bien perçu.

« Ca n’était pas de l’information descendante, mais une réelle interaction qui permet que chacun, avec ses spécificités métier, apporte son angle de vue et enrichisse le débat »

« Ce qui m’a frappé, c’est la simplicité relationnelle entre les personnes présentes, le caractère très direct des relations »

Ce que vous retirez de cette journée d’étude a trait à vos sensibilités individuelles. Vos réponses portent donc nécessairement sur des points très divers :

« La prise de conscience qu’un petit changement peut-être plus profitable qu’une grande révolution. De tous petits déclics peuvent produire de très grands résultats »

« Une compréhension plus globale du mot crise, pas uniquement située sur le plan socio-économique »

« Des pistes de formation à suivre (l’histoire de vie notamment) et des thèmes de réflexion »

« De nombreuses idées et pistes par rapport au développement professionnel »

« Il nous a été offert une intéressante variation autour de cette crise protéiforme qui s’installe, se pérennise et se vide de sens. Surtout, d’intéressantes pistes de réflexion sur les ressources pour accompagner. Personnellement, j’en retiens surtout la notion d’intelligence de situation, le fameux concept d’habileté, quasiment inépuisable. Une vraie ressource pour le coach. »

Un regret a été exprimé par environ la moitié des personnes interrogées, qui auraient aimé que soit développée davantage la question de la stabilité des coachs dans leur posture d’accompagnant. Légitime attente, au vu de la forte représentation de coachs en démarrage d’activité, eux-mêmes impactés par la récession économique. Une soirée-débat sur le sujet, avec comme fil conducteur le concept d’habileté développé dans la journée, serait sans doute fort mobilisatrice.

Certains d’entre vous évoquent le souhait d’avoir de l’eau l’an prochain, d’autres suggèrent un format de rencontre incluant la soirée, histoire de prolonger le plaisir de l’échange. Gageons que s’il était question d’un séminaire d’une semaine, nous aurions encore du mal à nous quitter !

A la question « quel sujet aimeriez-vous voir traiter l’année prochaine ? », vos réponses sont tout aussi variées :

  • Le financement du coaching.
  • La permanence du changement dans le temps après un coaching.
  • La déontologie.
  • La posture du coach.
  • La supervision, ses apports et ses enjeux pour le coach.
  • Coaching individuel/coaching d’équipe, quel avenir ? (avec benchmark de ce qui se passe dans les pays occidentaux).
  • Les avantages et les inconvénients d’allier missions de conseil et de coaching.
  • La gestion des paradoxes dans le coaching (payeur/bénéficiaire – sécurité pour accompagner/instabilité économique…).
  • Celui auquel je n’aurais pas pensé !!!
  • Tout dépend de l’actualité à ce moment-là !

Quoi qu’il en soit, nous faisons confiance à Philippe pour continuer à nous surprendre et à nous proposer des thèmes déclencheurs de mille réflexions.

Un grand merci à tous ceux qui ont accepté de se prêter au jeu de l’interview et à vous tous, votre présence à largement contribué à l’intérêt et au succès de la journée.

Plumes ouvertes

A Corinne Fournier
corinne.fournier0226@orange.fr

Quelques lignes pour la newsletter du COS

Quelle belle opportunité d’avoir pu présenter ce cas de coaching !!

Plusieurs raisons à cela : la première c’est le thème qui résonne très fort en moi. Après plus de vingt ans, à exercer le métier de manager en entreprise, des mots comme crise, stress, fatigue mais aussi recul, aide, soutien, accompagnement, coaching…font sens.

La seconde raison, c’est le plaisir d’échanger, de partager, d’être à l’écoute de ses pairs lors de la phase « questionnements ». Cette étape est pour moi la plus puissante et celle que j’ai le plus appréciée car riche, obligeant à voir la situation exposée sous d’autres angles, à se réinterroger…

La troisième, c’est tout simplement la mise en pratique en tant que coach, de ce que j’ai appelé « la prise de recul » qui est indispensable en période de crise. Cette prise de recul s’est faite lors de la rédaction du cas de ce coaching qui était terminé depuis plus de 6 mois. La relecture des notes m’a permis ce travail ainsi que les échanges avec Philippe et Alex. Les interrogations sont arrivées très vite : qu’est-ce que je retiens de pertinent ? qu’est-ce qui fait sens pour le thème et pour moi ? Quel a été mon rôle ?....
Le mot de la fin : Quel plaisir d’avoir participé à cette journée d’échanges !!

A Sophie Pipino
pipins.1315@dartybox.com

Retour d'expérience, témoignage...

Rapporter un cas d'accompagnement de personne "en crise", m'a fait ressentir de nombreuses émotions. Tout d'abord ce questionnement, en avant première, de me dire : "proposes-tu de partager avec tes pairs cette expérience assez personnelle, somme toute. Ai-je envie de me dévoiler, en partie, à travers ce témoignage?". Parce qu'il me semble, qu'il s'agit un peu de cela. Les cas proposés par mes deux consœurs ont été salués, également, de cette sincérité et cette humilité à dire nos doutes, à exposer nos choix d'outils pour ces accompagnements, à dévoiler nos difficultés parfois à permettre aux coachés de trouver leurs repères, leur rythme, leur place ...

Me remettre en question . Cette remise en cause qui me parait nécessaire, pour ne pas risquer de m'endiguer dans des certitudes que l'on croit " évidentes".

L'étape de l'écriture du cas, se souvenir des émotions du moment, se replonger dans les notes prises (Ouf! Il y en avait ), en extraire l'essence même qui " colle bien " au thème du jour : La Crise, tout cela est extrêmement riche . De plus, il ne s'agit pas d'écrire pour écrire ( et se faire presque plaisir, égoïstement) , il s'agit d'écrire pour partager... partager avec un auditoire. Et quel auditoire!
Mon défi était de permettre au plus grand nombre d'être, l'espace d'un instant, présent auprès de moi, dans cet accompagnement de parcours de vie.

C'est une très belle expérience, et dans tous les sens. Une expérience de mise en synthèse, de recueil de l'essentiel au regard d'un travail précis. C'est l'expérience de l'éveil d'émotions et d'intérêts de certains à travers les questions posées et les apartés qui ont suivi.

Bref, cela a été pour moi, une très belle expérience humaine, comme je les aime!

Je remercie encore chaque " actrice et acteur " de cette fructueuse et agréable journée du 4 juillet 2014.

A Sandrine Clergerie
sandrineclergerie@hotmail.com

Si la crise m’était contée

De l’avis général, la journée d’étude du COS, le 4 juillet, nous a fourni pléthore de fils à tirer en matière de pistes de réflexion. Je vous invite à tirer un premier fil, qui fait écho à une phrase de Philippe Bigot : « A quelle période de l’histoire de l’humanité renverrait un monde sans crise ? ». Et d’ailleurs, qu’est-ce qu’une crise ? Une crise qui s’installe n’est-elle pas plutôt un système qui s’instaure ? De quoi l’emploi forcené du mot crise témoigne-t-il ? Que nous dit-il de notre temps ? Enfin, je vous propose un second fil. Celui-ci a été évoqué de façon récurrente dans les interviews menées en fin de journée, parce qu’il est au cœur de la problématique de nombreux coachs peinant à vivre de ce méta-métier : « Quelles ressources pour les coachs, eux-mêmes directement impactés par la crise ? ». En effet, la question se pose autant au niveau du client et du coaché que du coach.

A quelle période de l’histoire de l’humanité renverrait un monde sans crise ?

Sur un plan étymologique, le mot crise renvoie aux notions de prise de décision et de choix. Si l’on s’en tient à ce sens premier, une question s’impose : la vie humaine peut-elle être autre chose qu’une longue série de décisions et de choix à effectuer, avec son cortège de conséquences ? Alors, à quelle période de l’histoire renverrait un monde sans crise ? De toute évidence, à aucune, puisque nous sommes, de fait, des systèmes en crise perpétuelle. La marche est un déséquilibre maîtrisé, l’itinérance de l’homme l’est aussi. Déséquilibre plus ou moins intense, selon les époques, mais toujours impacté par les évènements contextuels et le jeu complexe des interdépendances, renforcé par la mondialisation.

Usuellement, dans le langage moderne, le mot crise est principalement utilisé pour désigner un passage difficile. Il fait référence à une période de tension, de changement ou de remise en question. Depuis le temps que « c’est la crise », peut-on encore parler de passage ? Un passage, c’est un moment limité dans le temps, avec un début et une fin. Un moment, on peut en annoncer la sortie. Là, il n’est même plus question de crises qui se succéderaient, mais de « la crise », devenant, paradoxalement, un état pérenne et installé. Mais le plus symptomatique, c’est la généralisation de la crise à tous les domaines de notre existence : politique, économique, familiale, éducative, culturelle, crise d’identité, crise des valeurs… La crise serait donc un maillage serré de crises imbriquées les unes dans les autres. Une grosse pelote !

Si la crise est un concept largement usité, la nouveauté réside dans sa nature et dans sa perception par l’homme. L’abondant emploi du mot crise, au-delà de sa réalité objective, témoigne d’une fragilisation des repères, d’une difficulté à se projeter dans un futur flou. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’individu a transité, au fil des générations, d’une relative certitude à l’incertitude. Il endosse désormais une certaine forme de responsabilité dans sa destinée. L’idée de « donner un sens à sa vie », d’y apporter de la conscience, c’est assez récent. Je n’ai pas le souvenir que mes grands-parents se soient posé ce genre de questions. Ni même se soient demandé s’ils étaient accomplis, en tant qu’individus. Ils étaient, tout simplement, et faisaient ce qu’ils avaient le sentiment de devoir faire. Leur vie était plutôt placée sous un certain fatalisme, une forme d’acceptation de leur condition, voire de résignation. Il y avait autour d’eux, présidant à leur destinée, un cadre précis, des règles et des places instituées, qu’ils n’auraient pas songé à remettre en question. Leur identité était plutôt un « donné » qu’un paramètre à construire, placé sous leur responsabilité. L’individu « hyper moderne » , lui, se trouve constamment confronté à cette question, de par les turbulences de son environnement, de par l’injonction à réussir sa vie et à se réaliser. Il est également soumis à une injonction paradoxale : fortement sollicité à faire preuve de créativité et d’autonomie, mais vivement encouragé à l’obéissance dans les organisations de travail. Il faut dire que l’esprit critique n’a pas vraiment bonne presse. Il s’agit donc d’être pleinement soi sans trop dépasser du rang. Une gageure. L’individu « hyper-moderne » se cherche et n’en finit plus de négocier sa place.

Ce qui caractérise notre époque, c’est aussi un phénomène d’accélération des mutations, un sentiment d’accélération du temps, la multiplication des sources d’information et la vitesse de circulation de cette information. C’est, enfin, la relation au travail qui évolue, mais par choix ou par nécessité adaptative ? On voit se multiplier diverses formes de travail. Est-ce le fait d’une conception plus libre du travail ou plutôt d’un cumul de mandats nécessaire pour pallier un faible taux d’emplois stables ? Ce qui est évident, c’est que tout un chacun doit faire face à une forte dose d’incertitude, à une intensification de la pression dans le monde du travail et à une forme d’instrumentalisation, qui ne datent pas d’aujourd’hui mais s’exercent peut-être de façon plus insidieuse.

En définitive, ce qui caractériserait « notre » crise, ce serait moins l’état de crise qui s’éternise que la valeur cumulative de ses divers fronts, entremêlés, complexes. Ne nous leurrons pas, nous sommes face à une gigantesque crise de foi : en nos valeurs, en nos institutions, en nos fondements sociaux. Cela signifie au moins qu’il y a des fondamentaux à recomposer. Tout dépend de ce que nos représentations entendent dans le mot crise. Certes, la situation n’est pas confortable et bouscule nos espaces d’identification et nos repères. Mais la crise peut aussi se concevoir comme une opportunité d’évolution.

Quelles ressources pour les coachs, eux-mêmes directement impactés par la crise ?

De toute évidence, accompagner dans ce contexte demande au coach une bonne dose de stabilité, de confiance et de sécurité intérieure. Le coach, comme tout un chacun, est à la fois produit et producteur de la rencontre, de son époque. La question est sensible et pas mal débattue en nos rangs d’aspirants coachs. L’un de nos points communs est de provenir, le plus souvent, du monde de l’entreprise, nantis d’une expérience et d’un esprit critique constructif. Un autre de nos points communs serait la capacité à remettre en question une forme d’équilibre atteint, à mi-vie, pour recomposer quelque chose qui nous ressemble davantage. La décision n’est pas neutre et intervient à un moment de nos histoires où nous étayons notre réflexion sur une première partie de parcours, souvent réalisée par opportunité davantage que par choix conscient. Dans le contexte socio-économique qui est le nôtre, pour ce qui est de l’équilibre et de la stabilité, nous nous trouvons dans un bon gros paradoxe. Comment pourrait donc s’illustrer l’intelligence de situation du coach face à la crise ?

Premier axe : la volonté de contribuer à la reconnaissance du métier.

S’il est certain que le besoin d’accompagnement est là, plus présent que jamais, question budgets c’est une autre histoire. Plus précisément, c’est dans la conscience de ce que peut apporter le coaching dans une organisation de travail qu’est souvent le manque. La carence de budget susceptible d’y être consacré en découle. Et comme le métier n’est pas réglementé, ça entretient l’opacité. On peut raisonnablement supposer que la polysémie de cette jeune pratique ne contribue pas vraiment à son déploiement. Quand tout est sujet à coaching, plus rien ne l’est vraiment. Il est donc fortement question de se positionner sur un champ d’intervention pour tenter d’y trouver sa légitimité. Cela ne se fait pas tout de suite, ça intervient plutôt au fil de la pratique. Il nous appartient également de contribuer, chacun à notre échelle, à faire connaître ce métier et ses bénéfices. Pour cela, nous disposons de différents espaces d’expression : newsletter (celle-ci en est un bon exemple), conférences, journées d’information ou d’étude, colloques, nos propres sites internet, réseaux sociaux, sans compter la prospection commerciale et les entretiens préliminaires, qui donnent, mieux qu’un long discours, un aperçu de la pratique.

Deuxième axe : la question du financement du coaching

Dans le champ de la formation professionnelle, le financement par les OPCA constitue l’un des premiers arguments de vente. Peut-on raisonnablement espérer qu’un jour ce soit également le cas pour le coaching ? Car ceux qui exercent le métier de formateur le savent bien : sur certaines problématiques, qui tiennent de la posture professionnelle, de la dynamique de coopération et de la fluidité relationnelle, le coaching donne des résultats aussi probants que la formation, voire davantage, sous certaines conditions d’exercice maîtrisées. Au vu des dernières réformes de la formation, nous ne prenons malheureusement pas le chemin d’un financement élargi. Reste donc à mettre en exergue les avantages et les bénéfices du coaching dans son argumentation commerciale, pour débloquer les budgets en entreprise.

Troisième axe : devenir coach, c’est accepter de commencer par investir

Il est important de savoir et de faire savoir aux aspirants coachs qu’emprunter cette voie, c’est commencer par investir : dans une formation solide, en premier lieu, dans une bonne communication et dans la prospection en second lieu, et enfin dans une supervision et un suivi psychologique. Une reconversion s’anticipe et se prépare. Un certain nombre de dispositifs existent, qui permettent de démarrer avec une relative sécurité : Cif, dif, aides à la création d’entreprise, conseils concernant le statut, pécule personnel… La liste n’est pas exhaustive et ne demande qu’à être complétée.

Quatrième axe : diversifier ses activités dans le champ de l’accompagnement

Un autre point crucial consisterait à mentionner la nécessité d’avoir plusieurs cordes à son arc, peu de coachs vivant essentiellement du coaching. Pour ma part, je jongle avec différentes fonctions. En plus du coaching, j’exerce la profession de formatrice. Bénéficiant d’une certaine appétence pour la chose écrite, je pratique aussi l’accompagnement à la conception et à la rédaction de projets divers (projets de service dans l’administration, aide à la rédaction de mémoires dans la sphère de l’enseignement…). Tout ça pour dire qu’il est pertinent de capitaliser sur les atouts et les acquis liés à un parcours professionnel, pour diversifier ses activités et s’assurer un minimum de stabilité, au moins en démarrage. Pour identifier ces atouts et construire son offre, il est très utile de se faire accompagner. Encore des frais, me direz-vous ? Pas forcément. De nombreuses écoles de coaching encouragent leurs apprenants à exercer, c’est parfois même le support de la certification. Il y a également les groupes de pairs, que l’on peut faire perdurer au-delà de la formation et qui peuvent servir de support à ce type de réflexion.

Cinquième axe : avoir conscience du fait que le contexte questionne la dimension éthique

Le contexte de la demande me permet-il de mener à bien cette mission, dans le respect des différentes parties ? Ai-je les compétences pour le faire ?

Parlons vrai : qu’il est tentant d’escamoter ces questions lorsque s’imposent des critères strictement matérialistes, ou le soulagement d’avoir enfin une mission en vue. Du besoin de gagner sa vie au besoin de reconnaissance professionnelle, on ne sait pas toujours très bien lequel des deux parle le plus fort. Pour les mêmes motifs pécuniaires, il est bien tentant également d’escamoter le travail thérapeutique et le dispositif de supervision. Ce qui pose problème, vu que la pratique du coach repose essentiellement sur sa personne.

Je ne sais pas comment vous traitez ces questions. Pour ma part, j’ai fait le choix de refuser toute mission dont le contexte ne me semble pas suffisamment sain pour la mener à bien. Je ne pense pas que la pérennité puisse s’installer sur des choix à l’emporte-pièce, ce serait une stratégie risquée sur le long terme. En revanche, il m’est arrivé de me lancer par nécessité sur des sujets sur lesquels j’avais peu de connaissances, en formation ou dans des accompagnements ne relevant pas directement de la pratique du coaching. Comme j’ai quand même un solide fond de conscience professionnelle, je mets alors tout en œuvre pour développer un socle minimum, par mes lectures et mes recherches. Outre le fait que je découvre des univers riches et divers, ça me permet de développer une capacité d’apprentissage que je ne pensais pas posséder, sur des sujets très variés. Comme quoi les situations d’urgence peuvent aussi révéler nos ressources. Evidemment, il y a le risque de devenir multi-généraliste et de tout survoler mais l’hyperspécialisation est un autre danger. En ce qui concerne les dispositifs thérapeutiques, il existe un peu partout des associations qui fixent les tarifs des séances sur un barème de revenus. Voilà qui rend l’investissement plus réaliste.

Sixième axe : Le groupe est une ressource puissante

Un socle relationnel solide est un atout essentiel pour traverser la phase d’installation et, plus tard, les saisons creuses. Groupes de pairs, réseaux amicaux ou réseaux d’affaires, journées thématiques, manifestations locales regroupant des chefs d’entreprises, des DRH : toutes les occasions sont bonnes pour se faire connaître, échanger, perfectionner sa pratique. Ces occasions encouragent l’échange d’idées, mutualisent les pistes de solutions, les astuces. Elles ont surtout le mérite de rompre l’isolement propre aux démarrages d’activités. Cela permet aussi de garder présentes à l’esprit les raisons qui nous poussent à exercer ce métier, de préférence à un autre, dans les moments de découragement.

Septième axe : Constater que les métiers de l’accompagnement ont le vent en poupe

Le succès rencontré par les métiers de l’accompagnement est forcément un indicateur. Au-delà de l’effet de mode, il me semble que cette volonté qui s’exprime, d’aider et d’accompagner, témoigne bien d’un désir partagé de recréer du lien, de remettre l’humain au centre du fonctionnement social. Je trouve que c’est une bonne nouvelle. Rappelons que si le métier de coach est récent, sa pratique, en diverses formes, remonte à l’aube de l’humanité.

En situation de coaching, les récits déroulés par les personnes accompagnées illustrent les tendances développées dans cet article. Ils témoignent d’une perception nouvelle, par l’individu, de sa propre construction, de sa propre place, de sa propre relation au monde. Ils parlent également, de façon explicite ou implicite, d’une relation différente à la dimension collective. Une relation qui cherche à se redéfinir. « Qui est-je ? » questionne Vincent De Gaulejac dans son plus récent ouvrage. Comment « je » se relie-t-il au « nous » dans un environnement marqué par un individualisme forcené ? En gagnant la liberté de s’affirmer en tant qu’individu, aurions-nous perdu la force motrice du collectif ? L’exercice du coaching, en prise directe avec nos fondements sociaux, c’est un terrain sociologique de premier plan pour amorcer le changement. Comment nous, les coachs, pouvons-nous contribuer à restaurer ce lien social vital ? Il y a là une question qui me porte et me donne l’énergie de surmonter les difficultés du démarrage d’activité.

Je nous souhaite à tous une bonne rentrée, une reprise d’activités pleine d’énergie et des projets motivants.